Frédo le démago

La question de la liberté sur Internet est pour moi primordiale, et elle passe par une notion essentielle : la neutralité des réseaux. Il est des élus, au gouvernement, qui pensent exactement l'inverse, à savoir qu'Internet doit être contrôlé, régulé. Pour faire passer cette idée auprès des citoyens, alors qu'eux même n'y comprennent pas grand chose techniquement parlant, ils utilisent souvent des comparaisons ou des métaphores grossières, peu adaptées, ou volontairement trompeuses. On appelle ça, en anglais, le "FUD", pour "fear, uncertainty and doubt" ("peur, incertitude et doute" en français).
Le porte-parole du parti politique actuellement majoritaire, l'UMP, s'appelle
Frédéric Lefebvre. Sa mission consiste donc à prêcher publiquement la bonne parole en faveur des propositions émanant de ce parti politique. Le 15 décembre 2008, Frédéric Lefebvre, alors député à l'Assemblée Nationale, avait eu cette phrase célèbre et hautement controversée :
"L’absence de régulation du Net provoque chaque jour des victimes ! Combien faudra-t-il de jeunes filles violées pour que les autorités réagissent ? Combien faudra-t-il de morts suite à l’absorption de faux médicaments ? Combien faudra-t-il d’adolescents manipulés ? Combien faudra-t-il de bombes artisanales explosant aux quatre coins du monde ? Combien faudra-t-il de créateurs ruinés par le pillage de leurs œuvres ?
Il est temps, mes chers collègues, que se réunisse un G20 du Net qui décide de réguler ce mode de communication moderne envahi par toutes les mafias du monde."



Petite parenthèse digressive sur la raison du déterrage presque un an après : aujourd'hui, Frédéric Lefebvre s'est fait virer de Twitter.
Comment est-ce possible ? Hé bien tout simplement parce que beaucoup d'usagers de Twitter l'ont signalé comme indésirable (spammeur), et que Twitter, comme votre logiciel d'e-mail, n'aime pas les spammeurs, et donc si on lui signale, il les filtre.
Comme je trouve ça drôle dans l'esprit "retour de bâton des citoyens à leurs dirigeants", j'en rajoute une couche :D !



Donc, revenons à cette fameuse phrase, prononcée au micro de l'Assemblée Nationale le 15 décembre 2008 :

"L’absence de régulation du Net provoque chaque jour des victimes ! "
Hé oui, comme une route à 4 voies, les autoroutes de l'information sont dangereuses : regardez bien à gauche et à droite avant de traverser, sinon c'est le drame !
Plus sérieusement, qu'est ce qu'une "victime du Net" ?
Pour répondre à cette épineuse question, il faut revenir aux bases : qu'est ce que l'Internet ?
Internet est un réseau informatique mondial. Fondamentalement, c'est tout.
Des signaux numériques transmis par des câbles téléphoniques, des satellites, des fibres optiques, qui inter-connectent des millions d'ordinateurs à travers le monde, pour leur permettre d'échanger des données informatiques. Comment peut-on être victime d'un paquet d'ordinateurs branchés entre eux ? Fredo va vous l'expliquer :


"Combien faudra-t-il de jeunes filles violées pour que les autorités réagissent ?"
Là, déjà, on apprend des choses grâce à Fredo : tremblez, jouvencelles, car il est possible de violer une fille par Internet ! Sans la toucher physiquement, donc, puisque seul les ordinateurs sont inter-connectés. Concrètement, comment fait-on pour violer quelqu'un à distance ? Plusieurs possibilités :
- par iChat, Skype ou MSN, on lui demande poliment d'avoir volontairement un rapport sexuel non consenti avec sa souris ou son clavier
- on pirate son lecteur de CD-ROM et sa webcam, on attend qu'elle passe devant son PC et on éjecte le CD pile au bon moment


"Combien faudra-t-il de morts suite à l’absorption de faux médicaments ?"
Décidément, on apprend des choses : en plus de violer les filles à distance, Internet force ses utilisateurs à absorber de faux médicaments !
Comment procéder ? C'est très simple : vous allez sur un site Internet de faux médicaments, par exemple www.fauxmedicaments.com, vous téléchargez les faux médicaments, et vous les absorbez.
Bon, petit problème, Internet n'étant toujours qu'un réseau informatique entre machines, on ne peut pas y télécharger d'objets réels. Donc il faut imprimer la photo du faux médicament et manger la page (en espérant que l'encre soit assez toxique pour être mortelle).


"Combien faudra-t-il d’adolescents manipulés ?"
Ah, enfin une phrase avec laquelle je suis d'accord : on trouve effectivement de tout, sur Internet, même si ça reste "virtuel", et l'éducation que les parents donnent à leurs enfants doit en tenir compte : ne jamais laisser ses enfants trop longtemps seuls avec un ordinateur connecté à Internet, ils finiront très probablement par tomber sur quelque chose qui n'est pas de leur âge, ou quelqu'un de moyennement bien intentionné. Même si le danger n'est pas réel dans un premier temps, ça peut quand même les choquer et avoir des conséquences.
Notez que les mêmes consignes de surveillance parentale devraient s'appliquer pour la télévision, la littérature, ... et qu'on retrouve les mêmes arguments contre les jeux vidéos violents ou subversifs.
Est-ce le rôle de l'État de contrôler le contenu accessible virtuellement, ou est-ce aux parents de surveiller leurs enfants ?
Vaste débat. Pour ma part, je ne veux pas d'un Web filtré par l'État parce que les parents ne veulent pas éduquer leurs enfants.


"Combien faudra-t-il de bombes artisanales explosant aux quatre coins du monde ?"
En fait, Internet n'est toujours qu'un réseau d'ordinateurs, et même si on peut effectivement trouver des plans et recettes d'explosifs artisanaux en ligne, ce n'est pas Internet qui va fabriquer la bombe tout seul...


"Combien faudra-t-il de créateurs ruinés par le pillage de leurs œuvres ?"
Ah, nous y voilà : la fameuse caution "Défendons les artistes". "Piller", d'après mon dictionnaire, consiste à "S'emparer par force de tous les biens que renferme un lieu pris par violence et mis à sac." Tiens, on retombe rétrospectivement sur le raccourci "télécharger=voler"...


"Il est temps, mes chers collègues, que se réunisse un G20 du Net qui décide de réguler ce mode de communication moderne envahi par toutes les mafias du monde."
On passera rapidement sur les mafias qui envahissent, tellement cliché dans un FUD, pour se concentrer sur la première partie de la phrase. Je trouve cette formulation très intéressante, car elle en dit long sur la perception d'Internet : ici, c'est juste un media à réguler, comme une chaîne de télévision ou un journal. Mais Internet n'est pas un media, c'est un réseau informatique. Il n'y a pas de rédacteur en chef d'Internet, ni même de chef d'Internet, ni même de serveur central. Internet est justement "ce qu'il y a entre" les ordinateurs : tout le monde avec un ordinateur et une connexion Internet peut mettre à disposition des ressource, les partager. Que ceci soit légal ou non est une autre question, c'est en tout cas techniquement possible. La comparaison avec un media traditionnel (une source multidiffusée) ne peut pas fonctionner, puisque dès ses origines, Internet est un réseau décentralisé d'échanges bidirectionnels et de partage des ressources. Le fait de vouloir y calquer une vision pyramidale centralisée et unidirectionnelle héritée de la presse papier et des chaînes de télévision en dit tellement long sur l'incompréhension et la méconnaissance de la nature d'Internet.

De la part de ceux qui prétendent légiférer, et vu par un utilisateur quotidien d'Internet, ça me fait nettement plus peur que les pédophiles/violeurs/mafieux qui se cachent dans mes câbles réseaux...